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La route en hiver 1908

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REVUE MENSUELLE DU TOURING CLUB DE FRANCE Octobre 1908

Essais de trajet automobile en montagne l’hiver

Qui n'a pas vu la montagne en hiver ne la connaît qu'à moitié. Il en ignore l'aspect le plus pittoresque, le pins sauvage, le plus personnel. . Certes, l'hiver, c'en est à peu près fini des ascensions. Les hautes cimes sont pour la plupart inaccessibles. Mais, comme l'a dit Mahomet, si vous n'allez pas à la montagne, c'est elle qui vient à vous. Elle descend pour ainsi dire dans la plaine. Elle met à la portée de celui qui ne l'a pas fuie, ses neiges, aussi blanches que les neiges éternelles des sommets ; elle lui offre le long des pentes les stalactites de glace qui rappellent les chaos des glaciers séculaires, Elle transforme ses pâturages en plaines polaires et ses forêts verdoyantes en paysages de Norvège. Elle coud aux branches de ses noirs sapins des dentelles éclatantes de blancheur, elle parsème de glaçons étincelants comme des diamants le cours de ses torrents.

Et surtout elle se vêt tout entière de ce linceul de neige bien autrement pittoresque, quand elle recouvre à moitié un petit village, qu'elle saupoudre le toit pointu d'un vieux clocher, qu'elle se mêle au noir des sapins, au vert foncé des mélèzes ou aux branches dépouillées des vernes, que quand elle n'a pour voisins que les rochers déserts ou les pentes glacées des hautes altitudes.

La neige, pour nous autres Parisiens, ne se présente pas à notre idée autrement que comme quelque chose d'atroce, d'une boue grise, à moitié fondue, glaciale et pénétrante, sur laquelle un bataillon de cantonniers jette du sel et qu'une armée de pauvres diables pousse vers les égouts à grand renfort de raclettes et de balais.

Là-bas, c'est un tapis toujours blanc, doux aux pieds, aussi sec et aussi friable que le sable de la plus belle plage. C'est quelque chose qu'on attend avec impatience et qu'on voit venir avec joie. C'est, pour les forts élevés dans lesquels nos vaillants alpins passent de longs jours monotones, un jour bien attendu et combien souhaité que celui de la première tombée. Car elle rend la montagne accessible dans ses pentes les plus escarpées, dans ses descentes les plus rapides, elle leur permet de se divertir de la monotonie de leur vie en se livrant aux plaisirs des sports les plus variés.

Aller à la montagne en hiver, c'est faire un voyage en Norvège ou en Finlande, sans sortir de France, ce qui ne laisse pas d'être appréciable à un grand nombre de points de vue.

J'ai eu deux fois l'occasion, à quinze jours d'intervalle, de faire un tour dans les Alpes en pleine saison d'hiver et j'en ai rapporté une sensation si agréable et si nouvelle de paysages sur lesquels je commençais à être blasé, que je demanderai la permission d'en traduire quelques mots aux camarades du T.C.F. en les priant de me pardonner un enthousiasme que je voudrais leur voir partager.

DE PARIS AU MONT GENÈVRE

La première excursion se faisait en automobile. Elle avait, un tout autre but que celui de comparer les mêmes paysages à des moments divers de l'année. Il s'agissait de savoir comment pouvait se comporter une voiture dans la neige et comment son moteur se trouverait des basses températures.

Nous partîmes le 15 décembre dans une 30 chevaux de Dion-Bouton de la Coupe de la Presse. Au volant, Collignon, l'un des héros de Pékin-Paris. Nous avions projeté de monter au col du Genèvre. Après un déjeuner à Fontainebleau (alt. 77 m.), la première journée nous mena à Avallon (alt. 254 m.) (hôtel du Chapeau Rouge). Le deuxième jour, nous déjeunons fort bien à Bourg (alt. 240 m.) (hôtel de l'Europe), et nous arrivons assez tard à Grenoble (alt. 212 m.), après avoir rencontré la première neige aux Terres-Froides, entre les Abrets et Voiron.

C'est à Grenoble que commençait la montagne. Trois voies s'ouvrent de Grenoble à Briançon. La première, la plus directe, par le col du Lautaret, qui ne mesure que 115 kilomètres, est admirable à faire en été. Les gorges de Livet, la plaine du Bourg d'Oisans, la sinueuse vallée de la Romanche, les défilés sauvages de Freney et de Mataviel, les magnifiques vues sur les glaciers de la Meige, de la Barre des Écrins, du Pelvoux, les prairies du Lautaret et la vallée de la Guisanne, en font un des itinéraires les plus goûté ; du touriste. Mais à ces altitudes, le Lautaret est à 2.058 mètres, la route en hiver est impraticable pour les automobiles. Elle l'est à peine pour les traîneaux. Pendant notre séjour, un traîneau à deux chevaux, portant trois personnes, mit dix heures pour faire les 2 kilomètres de descente du Lautaret à Briançon !

Force était donc de passer par Gap. Il y a deux itinéraires pour se rendre de Grenoble au chef-lieu des Hautes-Alpes. Le premier, le moins long, qui mesure encore 99 km. 600, était également impraticable ; quoique le col Bayard, qui en forme le point culminant, n'ait que 1.255 mètres, il était bloqué par les neiges. Nous fûmes donc privés de la vue des lacs de Laffrey qui, sous la glace, doivent présenter un aspect hein pittoresque et combien différent de leur livrée d'été. Bien nous prit d'ailleurs de ne pas emprunter cet itinéraire, car nous apprîmes plus tard que le tunnel de la Mure avait été bloqué par un éboulis, en sorte que nous aurions pu nous trouver prisonniers entre un mur de rochers d'un côté et une montagne de neige d'un autre. Nous dûmes donc emprunter le troisième itinéraire par les cols du Fau et de la Croix-Haute. On nous avait dit, d'ailleurs, que nous ne passerions pas. Nous pûmes le craindre un instant, mais nous n'eûmes jamais à regretter notre détermination.

La route qui sort de Grenoble par le cours Saint André s'élève aussitôt et, à quelques kilomètres, nous trouvions déjà la neige qui allait toujours en s'épaississant. Mais un soleil magnifique, qui nous avait accompagnés depuis Paris, nous faisait oublier le froid. L'aspect de la vallée de la Gresse, parallèle à celle du Drac que nous suivions, est vraiment des plus pittoresques. La voie du chemin de fer s'y glisse également, serpentant le plus souvent sur les contreforts, tantôt s'enfonçant dans un tunnel, tantôt franchissant des ravins sur des viaducs d'une audace inouïe, particulièrement entre les stations de Vif et de Saint-Martin-de-la-Cluze. Quoique la route soit une route nationale (route 75 de Chalon à Sisteron), elle présente des pentes escarpées et des lacets invraisemblables. Bien plus, de distance en distance, on se trouve en présence d'un véritable torrent qui franchit la route et qu'il faut passer à gué, sur des pierres branlantes, avec de l'eau dépassant parfois les moyeux. Une passerelle en bois, sur l'un des côtés de la route, permet aux piétons de ne pas se mouiller les pieds. Il y a comme cela 7 gués entre Grenoble et Briançon, soit 14 traversées de torrent dans le voyage aller et retour!

Au col du Fau (910 m.) la neige atteint environ 10 centimètres. Mais elle ne nous incommode en rien. La route, toujours très sinueuse, descend jusqu'à 685 mètres au Pont de Saint-Michel. A Clelles, nous laissons sur la droite les formidables escarpements du mont Aiguille, tandis qu'à gauche, de l'autre côté de la vallée, un sommet arrondi, comme un fromage de Hollande, semble nous fuir, se présentant tantôt devant, tantôt derrière nous, suivant les méandres du chemin. Après Saint-Maurice, la côte s'accentue ; la neige augmente d'épaisseur et il faut bientôt prendre la seconde vitesse. Passerons-nous ? Il nous reste encore la première, suprême espoir. Mais nous ne la prendrons pas aujourd'hui. Grâce aux bandes, ferrées, nous glissons très peu et nous ne dérapons pas sensiblement. Mais nous avançons lentement, la route est à peu près déserte et les quelques passants que nous rencontrons, facteur rural, paysan en traîneau allant aux provisions, nous regardent d'un œil stupéfait. A leurs veux, nous semblons certainement des fous. Le vent commence à souffler dans les pins qui nous dominent, la neige, poussée par la bise, s'élève en fumée comme si, par l'action du soleil, elle s'en allait en vapeur. « Ils fument » disent les montagnards. Mais Collignon et son moteur sont deux paires d'amis; ce que l'un demande à l'autre, celui-ci ne saurait le lui refuser. Un dernier effort et le col est franchi.

Nous quittons l'Isère pour la Drôme et, comme par un coup de baguette, le paysage change. Nous venons de traverser une contrée qu'on devine verdoyante sous son linceul de neige. On sent, le long des pentes, les prairies épaisses; sur le penchant des monts, les arbres poussent drus, retenant dans leurs racines la terre nourricière, arrêtant le débordement des eaux. De J'autre côté de la côte, la vallée du Buech est sauvage et désolée. Ce sont des escarpements de rochers noirs, sur lesquels on chercherait en vain un peu d'humus. Le torrent roule des galets qui s'étendent parfois sur un kilomètre de largeur et parfois aussi recouvrent la route elle même. Pas un arbre ; c'est bien là le caractère de ces paysages méridionaux des bords de la Durance et du Verdon, brûlés par le soleil et que la hache imbécile a transformés en désert. Çà et là, des blocs dominent les monts, prêts à s'effondrer et à remplir les vallées de leurs écailles schisteuses, qu'aucune racine ne relie entre elles. Voilà un pays où il faudrait répandre le « Manuel de l'Arbre ».

Quoique nous soyons parti dès le jour, - il est vrai qu'il ne fait guère jour avant 8 heures, - il nous est impossible d'atteindre Gap pour déjeuner et nous nous contentons du frugal repas que nous offre l'hôtel Malaterre, à Aspres-sur-Buech (765 m.) Peu après, nous abandonnons la route de Sisteron pour prendre à Veynes (825 m.) la route 94 de Pont-Saint-Esprit en Italie. Elle se dirige droit vers l'est, dominée sur la gauche par les hautes• cimes des montagnes d'Aurouze et des pics de la Barre. Voici, au fond d'une vallée, Gap (735 m.), où nous parvenons enfin après ce formidable détour et où nous ne nous arrêterons pas. Après Chorges (865 m.), nous voici dans une sorte de défilé resserré entre deux murailles de rochers schisteux, dans le fond desquels court le torrent des Moulettes sur un fond de pierres noires. Il est difficile de trouver un site plus sauvage et plus désolé. La route, toute en virages, descend rapidement et, au dernier tournant, nous débouchons à la bifurcation de Grand-Pré (route de Barcelonnette) (705 m.) dans la vallée de la Durance que nous allons suivre maintenant jusqu'au Genèvre, tantôt sur la rive droite, tantôt sur la rive gauche. Si le lit de la rivière est en effet très large, encombré de rocs, presque à sec aujourd'hui, trop étroit quand la fonte des neiges y déverse toutes les eaux des deux énormes massifs qui le bordent, il ne reste que peu de place entre le lit même de la rivière et le premier contrefort des montagnes. Le chemin de fer a même assez de peine à s'y glisser en même temps que la route et, de temps en temps, se voit forcé d'entrer dans le flanc du mont lui-même. La route est d'ailleurs bonne comme sol, dure et noire, et à peu près débarrassée de neige. En trois points successifs, des torrents coupent la route et c'est soudain sous les roues l'éclaboussement de l'eau claire et froide.

Le jour baisse et l'ombre de la voiture se profile au loin devant nous. Nous avons l'air de courir après elle sans pouvoir la rejoindre. Bientôt le soleil disparaîtra derrière les montagnes et ce sera presque la nuit, alors que dans la plaine il doit faire encore jour. C'est dans une demi-obscurité que nous traversons Embrun (875 m.), qui me paraît alors la plus humble des sous-préfectures de France avec sa rue unique, étroite, tortueuse, sombre, bordée de maisons noires où se nichent de petites boutiques obscures, et je plains de tout mon cœur l'infortuné fonctionnaire qu'une disgrâce administrative a relégué en ce pays désolé. Mais je ne connaissais pas Briançon ! Il est certain que la situation est très pittoresque dans cette vallée que dominent de tous côtés des sommets de 3.000 mètres. Je n'oublie pas non plus qu'à 12 kilomètres se trouve, la route la plus haute de France qui, par le célèbre col du Parpaillon (2.650 m.), conduit à Barcelonnette. Mais quelle ville! La route continue à monter jusqu'à Châteauroux (995 m.) pour redescendre, avec de nombreuses ondulations, jusqu'à Saint-Clément (870 m.). Elle montera ensuite pendant 48 kilomètres jusqu'au sommet du Genèvre. Il fait maintenant tout à fait noir et nous commençons à ne plus guère distinguer la route. Soudain, une masse formidable semble nous barrer le chemin. Nous sommes au pied d'un escarpement à pic. A la lueur de nos phares, nous apercevons une bifurcation et un poteau. Devant nous, s'élève le Mont-Dauphin, la vieille citadelle de Vauhan, imprenable aux temps de celui qui la dessina et qui semble toujours redoutable. A la lecture de l'inscription, nous avons un moment d'émotion. Elle indique, en effet, Briançon à 54 kilomètres par le col d'Izouard (2.409 m.) ! Fort heureusement, notre route est à gauche et nous n'avons plus que 31 kilomètres. En été, le détour permet de visiter la pittoresque vallée du Queyras que défend le fort du même nom et, si l'on a le temps, de pousser jusqu'à Saint-Véran, le chef-lieu de commune le plus élevé de France (2.040 m.). Mais nous sommes en hiver et nous avons assez de neige comme cela. Nous commençons même à en avoir de trop. Car, après la Bessée-Haute, malgré la lune qui brille au ciel, nous en arrivons à ne plus distinguer la route. Nous montons une côte très dure, en lacets, avec des tournants si brusques, qu'il nous faut faire deux fois marche arrière pour prendre certains virages. En descendant de voiture, l'un de nous enfonce dans la neige jusqu'à moitié corps. Il est vrai que c'est sur les côtés, là où la neige a été poussée par le chasse-neige, mais, au milieu de la route, il y en a bien 30 centimètres. Sur notre gauche, nous devinons plutôt que nous ne voyons un ravin. Ce n'est qu'au retour que nous nous sommes rendu compte du danger. La route surplombe en effet un précipice de 300 mètres environ, au fond duquel coule la Durance, tandis qu'à mi-hauteur passe le chemin de fer. Se hasarder en pleine obscurité sur un chemin de cette sorte, était de la dernière imprudence, imprudence que nous n'aurions pas commise si nous avions connu le parcours. Cette pente dangereuse ne dure guère qu'un kilomètre mais qui, monté en deuxième ralentie, nous semble bien long. Malgré notre confiance dans la prudence et l'habileté de Collignon, ce n'est pas sans un soupir de satisfaction que nous arrivâmes à Queyrières (1225 m.). De là, nous n'avons plus qu'à monter jusqu'à Sainte-Catherine, faubourg de Briançon, construit récemment autour de la gare. C'est là que nous descendons, à l'hôtel Terminus, hôtel du P.-L.M., établi dans la gare même et d'ailleurs le seul ouvert en hiver. La Compagnie en abuse un peu, car les tarifs sont élevés, pour une aussi petite ville ; les chambres sont confortables, mais sans feu, ce qui est un peu insuffisant quand le thermomètre descend à 18 au-dessous de zéro comme pendant notre séjour, ou même à 25 ou 30 comme il le fait souvent en janvier. Il y a bien un autre hôtel, le Grand-Hôtel, situé sur la chaussée qui relie Sainte-Calherine à Briançon, mais il n'est ouvert qu'en été; quant à celui de Briançon même, mieux vaut n'en pas parler.

Briançon jouit, comme on le sait, du privilège d'être la ville la plus élevée de France et même d'Europe (1.340 m.). Ce doit être aussi la plus laide de nos sous-préfectures. Quand on traverse sa triple enceinte fortifiée, qu'on franchit sur un triple pont-levis l'une des deux portes qui y donnent accès, la porte d'Embrun ou celle de Pignerolles, on a la sensation d'entrer dans une prison. Que dire de celle qu'on éprouve quand on gravit une de ses deux uniques rues, la « Grande Gargouille » et la « Petite Gargouille », étroites, noires, coupées d'escaliers, avec, au milieu, un ruisseau dont l'onde tantôt claire, tantôt noire, dégringole en chantant les 15 % de pente, servant à la fois de fontaine et d'égout. Pas de magasins, pas de cafés, pas de monuments autre que l'église qui s'élève au fond de la petite place triangulaire que forme la réunion des deux rues. Comme on conçoit que l'envoi dans ce triste séjour soit considéré comme une disgrâce par les fonctionnaires de toutes les administrations ! Ajoutez qu'il n'y a qu'un train par jour et que les journaux de Paris arrivent le lendemain soir!

Briançon est, par contre, un centre admirable d'excursions : la Croix de Toulouse, Notre-Dame des Neiges, les forts de l'Olive, St-Pancrace, du Queyras, les bois de Bretoigne, les vallées de la Durance et de la Clairée, les cols du Mont-Genêvre, du Lautaret, d'Izouard, de Vallouise, de Giramont, de Chabaud, de Véal, de l'Echelle, et pour les grands alpinistes, la Barre des Ecrins et le Pelvoux. Sa proximité de la frontière permet une facile excursion en Italie où deux routes permettent de joindre Turin, soit par Oulx et Suse, soit par le col de Sestrières et Pignerolles.

Mais nous ne sommes pas à Briançon pour faire du, tourisme. Depuis le départ nous avions marché en employant à la place d'eau dans le radiateur un liquide encore inconnu que nous qualifions liquide X. Y. et qui avait d'ailleurs mis à son entrée à la Porte Maillot les employés de l'octroi dans la plus grande perplexité. Ils ne savaient comment taxer les bidons de 20 litres que nous avions dans la voiture. Après avoir constaté que ce n'était ni de l'essence, ni de l'alcool, que le liquide n'était ni gras, ni sirupeux, ni volatil, ni acide, ni sucré, et complètement incolore, ils s'étaient résignés à le laisser passer sans rien lui réclamer. Avec ce liquide, le moteur n'avait pas du tout chauffé, et nous pûmes constater, en faisant le plein, qu'il n'avait pas sensiblement vaporisé plus que l'eau. Pour plus de prudence, nous vidâmes le réservoir et nous plaçâmes trois éprouvettes en plein air, l'une contenant du liquide pur, l'autre un mélange à 50 % d'eau, le troisième à 60 %. Le lendemain matin, le thermomètre enregistreur indiquait à 5 heures, 18 au dessous. Dans les deux premières éprouvettes, le liquide était entièrement fluide; dans la troisième, il était légèrement pris en gelée mais n'aurait pu causer aucun dommage à la tuyauterie. Cette première expérience était donc concluante.

La mise en marche du moteur fut difficile. Les segments étaient littéralement collés. Il fallut les dégommer au pétrole, et réchauffer le carburateur et la prise d'air à l'aide de chiffons imprégnés d'eau chaude. Il se formait en effet aussitôt un glaçon qui bouchait le tube d'amenée, De plus l'huile du changement de vitesse était tellement compacte, qu'une fourchette se faussa quand on fut obligé de manier le levier à deux mains pour le mettre sur une vitesse. Une fois le moteur parti, tout alla bien.

Sainte-Catherine est reliée à Briançon par une côte d'un kilomètre et demi environ, dont la pente dépasse 15 %. Elle contourne la ville, qu'elle laisse à droite, rejoint sur la place du Champ-de-Mars la route de Grenoble par le Lautaret, et, après avoir franchi un ravin sur un pont-levis, se dirige, avec une très faible pente, jusqu'à la Vachette, où se trouve le bureau des douanes françaises. Là commence la côte du Mont-Genèvre, qui a exactement 8 kilomètres et dont la pente varie de 6 à 8 %. Après être passé devant la Fontaine Crettet, on traverse la Durance. La route présente alors de nombreux lacets avec des virages très courts que la présence de la neige rend difficiles. Fort heureusement, les Ponts et Chaussées font passer tous les matins un chasse neige en fer, en sorte que la couche sur laquelle nous marchons ne dépasse pas 30 à 40 centimètres. Elle atteint un mètre sur les has côtés. A un moment donné nous devons dépasser un traîneau. Comme la partie de la voie débarrassée de la neige est très étroite, celui-ci a beau se ranger le plus possible sur sa droite, nous devons entrer nos roues de gauche dans la muraille de neige. Nous commençons par avancer, mais à peine sommes-nous à la hauteur du cheval, que les roues se mettent à patiner: nous sommes bloqués. Force nous est de descendre et, à grand renfort de pelles et de pioches, de nous ouvrir un chemin, pendant que les voyageurs du traîneau, de braves Italiens qui regagnent leur pays, nous attendent.

La route est moins sinueuse dans les derniers kilomètres. Enfin, nous atteignons le village du Mont-Genèvre. Une dizaine de maisonnettes groupées autour d'une chapelle ; deux ou trois cafés, dont l'un porte une enseigne pittoresque: « LE SOLEIL LUIT POUR TOUT LE MONDE » ; un grand immeuble du XVIIIe siècle qui abrite la gendarmerie, et l'hôtel du Mont-Genèvre. Tout cela se trouve sur le côté gauche de la route ; en face un assez large plateau, dominé de l'autre côté par une montagne couverte de sapins. C'est le champ d'expériences du concours de skis de 1907. Déjà toute la population est autour de la voiture, les autorités, représentées par le maire, le brigadier de gendarmerie et ses trois hommes, les quatre douaniers et les deux sapeurs préposés au télégraphe. C'est la première fois qu'une automobile a passé le col en hiver. Le temps est superbe; le soleil est brûlant, le ciel d'un bleu intense ; n'était la plaine immense de neige qui s'étend sous nos yeux, on se croirait à Monte-Carlo ou en Egypte. De fait, à midi notre thermomètre enregistreur est monté, au soleil, à 20°; soit une différence de 38° en sept heures. L'homme est décidément un animal bien remarquable pour supporter aussi gaillardement de telles alternatives. Nous poussons jusqu'à l'obélisque élevé au point le plus élevé du col (1.854 mètres). La vue s'étend au loin vers le versant italien et à quelque cent mètres de nous, coule un ruisselet dont les eaux vont se perdre à des centaines de kilomètres de là, dans l'Adriatique : c'est la Dora Riparia. Derrière, il n'est pas une crête qui ne se hérisse de forts ou de redoutes; le passage est bien gardé. Mais, sur notre gauche, et les dominant tous, s'élève le fort italien du Chaberton, situé à plus de 3.000 mètres et qui tient sous le feu de ses canons la ville et la gare de Briançon. Quelques obus à la mélinite, et il ne resterait plus grand chose des fortifications de Vauban ! Le fort du Chaberton est le plus élevé qui existe, mais il n'est pas habité pendant l'hiver. Les alpins italiens n'ont du reste rien à envier aux nôtres sous le rapport de l'endurance et de l'entrain. Des deux côtés des Alpes les hommes pratiquent et aiment la montagne avec la même ardeur et la même intrépidité. Une guerre dans les Alpes donnerait lieu à de bien beau sport ! Nous aurions bien passé la frontière, mais, outre que la route est beaucoup moins bonne sur le versant italien, elle n'est pas assez large pour virer et force nous aurait été d'aller au moins jusqu'à Clavières pour trouver une place suffisante pour tourner. L'heure nous appelle d'ailleurs vers la table rustique de l'hôtel du Mont-Genèvre où nous trouvons un déjeuner impromptu mais délicieux. Le pain est peut-être un peu dur - on le fait au commencement de l'hiver - mais il nous semble excellent.

Notre présence a mis un peu de variété dans la vie monotone de ce pauvre village séparé par 12 kilomètres de côte de tout pays civilisé et que les bourrasques et les tempêtes isolent quelquefois complètement pendant des semaines. Quand le temps est beau, la route est assez fréquentée. C'est le grand passage de France en Italie, surtout pour les piétons. Le service de la poste se fait, également par cette route et ce qui paraîtra bizarre au premier abord - c'est le traîneau italien qui amène à Briançon certains journaux de Paris. Partis par le rapide de Turin, ceux-ci sont jetés par la portière à Oulx, où par Cézanne et le Genèvre, ils sont ramenés en France. Ils gagnent ainsi trois ou quatre heures sur le train de Briançon !

Après déjeuner, nous nous livrons à des expériences de marche dans la neige. Tout ce qu'il y a d'hommes valides est mobilisé et, sous la direction du cantonnier Brun, un brave homme, et fort avisé, un passage est fait à travers la muraille de neige pour permettre à la voiture de gagner la plaine.

Collignon prend place au volant et, en marche! Mais à peine la voiture a-t-elle fait vingt mètres, que la couche blanche cède, les roues disparaissent entièrement, le carter creuse sa place dans la neige, qui, à l'avant, forme barricade contre le radiateur. Il n'y a plus moyen d'avancer ; plus moyen non plus, hélas, de reculer! C'est en vain que les 30 chevaux s'épuisent sur la marche arrière. Les roues patinent et à chaque tour s'enfoncent davantage. Il y a là, en effet, 1 m. 50 de hauteur au moins. Il nous faut attacher des cordes à l'arrière et haler avec toute la population du village pour tirer notre de Dion de ce mauvais pas. Remerciements, distribution de pourboires et nous redescendons vers la ville.

L'expérience est faite. Avec quelques dispositifs spéciaux, le moteur fonctionne parfaitement malgré le froid : réchauffeur pour le carburateur, pour la boite de vitesse, pour la prise d'air. Le liquide X Y est pratiquement incongelable. Le carburation n'a pas paru souffrir du froid, ni de la diminution de pression. Il est vrai que nous n'avions pas de carburateur automatique et que nous pouvions doser à volonté l'essence et l'air. Seules les de Dion 1908 sont munies du carburateur automatique et je ne suis pas bien convaincu que ce soit un perfectionnement. Quant à rouler dans la neige épaisse, il n'y faut pas songer. Aussi, dans leur traversée de l'Amérique et de l'Alaska, les concurrents ont-ils évité le plus possible la neige ; d'abord en passant par les routes du sud, ensuite en prenant le bateau de San Francisco à Valdez et, enfin, en passant sur les lacs gelés et sur la mer. Mais, en Sibérie, où ils ne trouveront ni bateau, ni lacs, ni trails de trappeur, j'ai bien peur que ce soit là que les attendent les plus grands ennuis.

Pour nous, notre rôle était terminé et il ne nous restait plus qu'à regagner Paris.

C'est ce que nous fîmes le lendemain matin, en suivant, en sens inverse, la même route, en franchissant a nouveau les sept torrents qui traversent la voie. L'hôtel des Négociants à Gap nous fournit un confortable déjeuner et le col de la Croix-Haute, où la neige était tombée depuis notre passage, faillit bien nous voir rester en panne. A Grenoble, le Central Hôtel nous accueillit fort aimablement. Le lendemain l'étape était plus longue, et le déjeuner de l'hôtel de l'Europe, à Bourg, si bien servi, qu'il ne nous fut pas possible de joindre Avallon. Force nous fut de nous arrêter à Saulieu et nous n'eûmes pas à le regretter, car l'hôtel de la Poste est des plus recommandables. Bonne table, chambres propres, spacieuses et coquettes. Saulieu est du reste un centre d'excursions très intéressantes dans ce pittoresque coin du Morvan. Les rives de la Cure, la Roche du Chien et ce curieux réservoir des Settons situé à 29 kilomètres, méritent certainement d'être visités.

De grand matin, les beuglements des veaux auxquels se joint la voix plus grave de leurs dignes mères et de leurs infortunés oncles nous éveillent. C'est le jour de la grande foire annuelle, et nous nous empressons de nous enfuir. Le temps semble se gâter, et le soleil, qui nous a accompagnés depuis notre départ, est disparu. On sent que nous nous rapprochons de Paris. Aussi filons-nous à toute allure et arrivons-nous à temps pour déjeuner à Montereau, à l'hôtel du Grand Monarque. Puis, par Melun, nous regagnons Paris.

Cette relation sans prétentions, n'a pour but que de montrer à mes camarades du T. C. F. que, même en hiver, je dirai plus, surtout en hiver, les Alpes sont parfaitement abordables en automobile. Je voudrais leur prouver aussi, mais j'ai déjà abusé de leur complaisance, par le récit d'un séjour que j'ai fait à Chamonix au commencement de janvier, que l'Alpe française peut rivaliser comme station d'hiver avec la Suisse et qu'il n'est pas besoin d'aller chercher à l'étranger ce que nous avons chez nous dans notre incomparable massif du Mont-Blanc.

Marcel VlOLLETTE. T. C. F. n° 2.

(Le fait qu'il accompagne sa signature de n° 2 indique probablement qu'il est un des fondateurs du T.C.F., ceux-ci signaient parfois leurs articles n°1 et n°2, parfois sans indiquer de nom.)

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